• L'air froid lui cinglait les joues. Dehors, la nuit envahissait le ciel et à travers la fenêtre ouverte il pouvait observer la cime des arbres nus onduler doucement. Il n'y avait aucun bruit, à part le léger sifflement du vent. Dans certains pays, ouvrir ses carreaux de nuit était mal considéré pour la bonne raison que les mauvais esprits et les forces du diable pouvaient s'y frayer un chemin. Larkin Grey sourit cyniquement à cette idée. Comme la race humaine était superstitieuse et influençable ! Ses lèvres s'étirèrent de plus en plus. Les humains voyaient une menace là où il n'y en avait pas. Il ne regardaient jamais au bon endroit. 
    Larkin ferma la fenêtre et s'avança vers son bureau où étaient étalés une dizaine de carnets, tous portant sur l'étude humaine. En riche bourgeois, il était responsable du village d'Arefu en Valachie, Roumanie. Les rudesses de l'hiver faisaient périr les corps et les corps enrichissaient la science. Toute l'anatomie de ces êtres était retracée dans ces pages. Il parcourut du bout des doigts son écriture hâtive mais pas grossière, toucha cette science retranscrite depuis de longues années et en éprouva tout son poids. Il ne remarqua pas la femme qui était à présent derrière, passant ses bras autour de sa taille :
    -Encore à tes carnets …
    -Tu sais comme il m'obsèdent …
    -Je le sais, dit la femme. Ils sont devenus ta force, celle qui te guide, on dirait. 
    -Oui Elise, ce sont mes histoires à moi. Mes mythes à moi.
    -Quels mythes ? Tout n'est que science exacte.
    -Non. Tout n'a pas encore été élucidé. Certains passages ne sont encore que des théories, des hypothèses, des croyances. 
    -Je vois …
    L'homme qui se trouvait dans les bras d'Elise n'était ni beau, ni laid. Mais il avait assurément un charisme débordant, appuyé par un regard gris acéré. L'humain, qui était jusqu'alors le premier de la chaîne alimentaire s'est retrouvé détrôné par un prédateur.Ce dernier s'appelle Larkin Grey.


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  • Il était assis, dans ce genre de fauteuil en cuir confortable et immense, face à son bureau débordant de paperasses manuscrites et dont l'odeur des feuilles laissait comprendre que ces calepins avaient traversé bien des époques. Le dos courbé, Larkin Grey écrivait dans un de ses nombreux carnets ce qui l'avait marqué récemment:

    " Depuis peu, à l'entrée des villages de la région, les maires et les prêtres font brûler des cadavres humains. C'est devenu une véritable épidémie.", écrivait-il. " J'ai même entendu que les pays des alentours avaient adopté cette pratique."

    Poussé par cette même avidité qui l'avait poussé à commencer ses recherches, l'homme de grande taille, après avoir refermé son vieux carnet poussiéreux, se levait de son siège. Il était résolu à trouver la raison qui poussait les villages à agir de la sorte. Il quittait la pièce où il se trouvait alors avec hâte, jettait un dernier regard sur la femme qu'il convoitait et qui s'était endormie. 
    Il profitait toujours du solstice d'hiver qui lui permettait de fouler du pied le sol extérieur à chaque fois un peu plus longtemps, sans craindre d'ennuis. Ainsi, pour se diriger vers le centre du village le plus proche, il décida de couper par la forêt, rendue encore plus sombre et lugubre par l'obscurité. Le vent, jouant avec les feuilles à moitié mortes des feuillus de ce bois, repoussait tout esprit un tant soit peu craintif.


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  • Après avoir traversé les bois sombres et les quelques ruelles étroites et humides qui menaient au village, il arriva enfin sur la place centrale. Une odeur affreuse y régnait, il crut que ses poumons allaient exploser. Lorsqu'il se rapprocha de la place, il ne put que constater avec effroi que ce qui de loin s'apparentait à un feu de joie, sous ses yeux remplis de flammes, prenait un tout autre sens. Les villageois, vieillards, mères et enfants dansaient autour d'un bûcher, sur lequel brûlait vive, une femme. Grey ne pu deviner son âge, tant le feu avait dévoré son visage. Il eût un mouvement de recul, comme pour se protéger d'un mal invisible, mais il bouscula un vieil homme.

    " Oh, bonsoir monseigneur Grey, il est rare de vous voir ici. Qu'est-ce qui vous ammène au village ?
    - En tant que chef de ce village, je me dois de veiller au confort de mes citoyens... Il esquissa un faible sourire."

    Le vieil homme regardait, le bûcher comme on eût regardé un théâtre de rue, et rigolait de temps à autres, tandis que la femme, se tordait sous la chaleur des flammes et poussait des cris stridents, déchirants la nuit.

    " Qu'a donc fait cette pauvre femme ? Demanda Larkin Grey.
    - Il n'y pas de quoi s'apitoyer monseigneur... Cette femme, si on on peut encore la définir comme telle, a été accusée de vampirisme. Déclara de vieillard impassible.
    - Et qui a jugé bon de faire ça ?
    - C'est l'Église monseigneur, l'Église se charge de protéger ses fidèles en éradiquant toutes les âmes vagabondes et démoniaques... Le prêtre du village à annoncé le début des purges d'hiver. Nous chasserons tous les mauvais esprits monseigneur...
    - Je vois..."

    Larkin avait tenté de se renseigner sur les preuves qui accusaient la femme d'être un monstre au yeux des humains, mais le vieil homme ne sut pas lui répondre. Grey le savait pertinemment, il était le seul vampire de ce comté. Il s'éloigna de la place en direction de l'église, les villageois ne pouvaient rien lui apporter, ils étaient tous aveuglés par la volonté de Dieu. Les rires et les cris se firent de plus en plus loin. Il voulait des réponses, et il en aurait, au près de ce prêtre.


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  • Larkin ne réussit par à dormir ce jour là. Il se retournait nerveusement dans son lit. Il entendit des portes claquer, sans doute les servantes qui allaient et venaient. Des rideaux lourds et épais empêchaient la lumière de pénétrer à l'intérieur de la pièce. Les pupilles dilatées, la faim le prit. L'hiver, la nuit tombait vite. Alors lorsqu' à 17heures le glas de l'Eglise tonitrua pour annoncer la mort de la malheureuse exécutée, il sortit de sa couche et alla dans la grande salle, salle qui servait à donner des bals, des banquets, à recevoir ou à régler des différents entre paysans. Il avait fait savoir au prêtre du village par le biais d'un de ses hommes qu'il souhaitait l'entretenir à la nuit tombée.
    Victor Petrescu était là, encadré de deux gardes, et se tenait devant le siège imposant du Maître des lieux. Sa robe de bure trainait au sol et la grosse croix d'or qui pendait à son coup fit grimacer Larkin. Par soucis de religion ou de mauvais goût, ça il ne le savait pas. Le maître s'assit, et regarda le petit moine au crâne dégarnit. Il tenait entre ses mains une Bible, à la couverture de cuir qu'il caressait machinalement. L'endroit où passait régulièrement son pouce était décoloré et légèrement creusé. 
    -Qu'avez-vous dans vos mains, mon Père ? demanda Grey
    -Une Bible, Monseigneur.
    -Et à quoi vous sert-elle ?
    -Elle est mon guide, Sir. Ma lumière et ma joie. La parole du Seigneur peut ainsi me suivre et je prêche ses enseignements du mieux que je le peux, comme vous le savez. 
    -Non, je ne sais rien Père Petrescu. Je n'ai pas cette vanité de prétendre tout connaître. Et je n'ai pas la folie de tuer des êtres humains au nom de notre Sainte Mère l'Eglise ! 
    -Comment Sir? Mais je ne vois pas de quoi vous voulez parler …
    -Comment vous ne voyez pas ? Sa voix était à présent dangereusement basse et douce. Larkin le toisait d'un regard dur et froid tandis que son corps tout entier réclamait de la nourriture. Sa main trembla une fraction de seconde, son sang en réclamant un autre pour perpétuer la vie de cette enveloppe mortelle. Ses mâchoires devinrent douloureuses, sa respiration s'accéléra quelque peu.
    -Cela me semble pourtant terriblement simple, mon Père. Vous prenez pour prétexte ce que vous avez entre les mains -ce qui, entre nous, n'est pas très orthodoxe- pour tuer sans merci. Savez vous ce que cette femme avait fait ? Non, ne répondez pas. Elle a eu le malheur de croiser votre chemin. Une indemnité sera versée à sa famille. Peut-être souhaitez-vous que je vous accorde la même forme de procès que celle que vous avez offert à la jeune femme ? C'est à dire aucune. 
    -Mon... Monseigneur... je vous en prie ! Cela n'a rien à voir. Je suis un fidèle de Dieu ! 
    -A force de prononcer ce Nom dans toutes vos suppliques, vos indignations et vos accusations, il n'a plus aucun sens mon Père. 
    D'un signe agacé de la main, Grey fit signe aux gardes de se saisir du prêtre. Les deux hommes trainèrent le perturbateur hors de la grande salle, l'emmenant lui et ses protestations -qui se tarissaient peu à peu- dans les étages inférieurs de la seigneurie.


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  • Epuisé et surtout agacé, Larkin se pressa de regagner son aile personnelle, l'autre aile du manoir étant réservée aux nombreuses maîtresses que Larkin avait sû conquérir adroitement. Il gravit les hautes marches de l'escalier principal, tapissées de velour dont se dégageait cette atmosphère renfermée. Arrivé dans ses appartements, le seigneur du comté interrompit une jeune servante qui ouvrait les fenêtres.

    "Mais voyons, l'odeur du feu va parvenir jusque là. Et je pense que vous ne voudriez pas que l'âme de ce vampire rentre par ici, n'est-ce pas?
    - Non, monseigneur..."

    Le mot "vampire", alors prononcé par Larkin, sonnait légèrement faux. La servante qui s'appretait à sortir, la main sur la poignée, s'arrêta net et s'enquit alors:

    "Monseigneur, comme il est étrange de vous entendre parler de vampirisme, vous qui êtes si peu porté sur la chose. Par hasard... Craignez-vous l'existance des vampires?
    - Petite insolente, toi en revanche, tu ne crains pas ma colère. Moi, craindre un vampire?", disait-il en s'approchant lentement mais sûrement vers la jeune femme. Leurs corps étaient si proches qu'il pouvait lui souffler à l'oreille:

    "Et vous?"

    Sa voix sensuelle retentissait dans le corps de la servante, qui pour une raison qu'elle ignorait, la fit frémir. Les mains du vampire descendait langoureusement vers ses hanches tandis que sa bouche parcourait chaque parcelle du visage de la simple femme.

    "Monseigneur, vous... Comptez-vous m'épouser pour agir de la sorte?", demandait-elle embarrassée.
    "Non. Je compte faire mieux que ça...", répondit-il.

    Elle ne pouvait pas résister au charme mystérieux de celui qui la faisait presque mourir d'envie. Les baisers s'amplifiaient et descendait le long de son cou. Lorsque soudain, elle ressentit une douleur atroce. Larkin se redressait, la bouche ensanglantée:

    "Veuillez me pardonner. C'est que, en ce moment, beaucoup trop de choses me préoccupent. C'est aussi ce prêtre qui... Ah, sacrebleu! Vous l'avez tout de même cherché, pauvre sotte. Pourquoi devrais-je alors chercher une excuse à mon acte? Tout le monde doit manger dans la vie pour survivre, n'êtes-vous pas d'accord?"

    La proie ne fut pas capable d'entendre cette dernière interrogation, et ce fut dans les bras du seigneur qu'elle poussa son dernier soupir. Larkin se mit à rire, lorsqu'il repensait au bonheur des villageois devant le bûcher. Il pensait à ces pauvres hommes manipulés par ce qui s'apparentait pour lui à une secte qui avait gagné trop de pouvoir. Le christianisme, il voulait l'anéantir. Mais seul, cela aller s'avérer difficile. Il allait devoir s'armer de temps. De beaucoup de temps. Les purges d'hiver n'allaient pas être de tout repos. 


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